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Ecole dans la Presse - Publication Joiret
Historique
Il a fait ses études dans l'enseignement officiel ...
Poète, romancier et essayiste, Michel JOIRET est chargé de missions au Bureau Pédagogique du Hainaut (C.P.E.O.N.S.).
Il y a assuré divers «projets-lectures» autour d'Alain-Fournier, comme de Marcel Proust et
il promeut les lettres hennuyères par des rencontres auteurs-élèves.
Quelques titres : L'heure de la fourche, Le chemin d'Amandine, Les eaux de vie, La poésie française de Belgique de 1880 à nos jours et
l'indispensable Littérature belge de langue française.
Études
Fondamental & secondaire : Athénée Robert Catteau (Ville de Bruxelles)
Supérieur : Ecole Normale Charles Buls : A.E.S.I. (régent littéraire)
Quels souvenirs avez-vous gardés de vos études ?
Catteau : côté cour, côté jardin. Autant d'impressions que de souvenirs.
Tout d'abord, les lieux : les pierres du sol : mosaïques noires, blanches et grises,
losanges initiatiques menant les plus jeunes dans les couloirs sans fin.
D'un côté, l'extérieur, le monde trouble des faisceaux de lumière empoussiérés, de l'évasion.
De l'autre, les portes des classes, toujours mystérieuses, l'estrade aux planches sonores, podium de fortune où
les distances se fixent autant que les relations.
Et puis le seau rempli d'une eau saumâtre, l'éponge, les veines du tableau noir où certaines lettres dérapent,
patinent ou s'effacent dès lors que l'usure patine les surfaces ...
Des odeurs âcres : la craie qui s'insinue dans les moindres interstices, l'encre fade,
le caoutchouc des semelles qui fait de toute la classe l'antenne du vieux gymnase.
Le frisson des jeunes gars « en tenue », drôle de tenue toujours incomplète,
couleurs délavées, l'écusson ARC à la place du coeur, ce goût de bonbon acide ou groseille
comme si les friandises passaient de bouche en bouche. La salle de fête où la fête est si peu présente,
à l'exception de célébrations devant le piano noir.
Les gamins qui chantent la liberté, la mort : « Ceux qui pieusement ... ».
Quelquefois un bruit de piscine, des cris, des rires, des silences moites et aussi la transpiration des uns et des autres,
mêlée aux sueurs des murs jaunis quand le chauffage ronronne et gargouille dans les tuyaux.
Quelques marches et puis le quartier général des plus hauts : la race des seigneurs :
préfet, proviseur, secrétaires ... Là où les petits marchaient sur la pointe des pieds et
parlaient à voix basse.
Ceci dans les yeux, dans les oreilles, dans la bouche de l'enfant qui met un pied sur le trottoir de la rue Ernest Allard
en regardant chaque fois les hauts murs du Palais de Justice et en se posant la question de savoir s'il est, lui aussi, parmi les justes.
Peu à peu, très lentement, les visages humanisés : Monsieur le Préfet Maquet, Monsieur le Préfet
Liénard. Le geste angoissé vers le col : « Aurais-je oublié ma cravate ? ».
Les professeurs comme autant de visages sans doute indestructibles, autant de personnalités que de personnes, de moules où
se posaient l'oreille, le corps informe de nos pensées, et alors, tout au bout de la pensée, une masse un peu tiède
qui ressemble à la tendresse. La sonnerie métallique, toujours pressée, pressante: « Je n'ai pas fini,
Monsieur »... Le travail coulé parfois dans le naufrage des taches d'encre et de la rêverie.
Les copains : ces bons et mauvais garçons qu'on enfourne comme ils sont dans la poche du coeur dont on retient le nom, qu'on retrouve plus tard à la surboum de l'un ou l'autre, ou des années plus tard ... Le début d'une aventure sociale qui ne finira qu'avec nous-mêmes. Les relations en cascade : Marc Moulin, Jeanine Moulin, Léo Moulin, le grand salon du haut Ixelles, où le passage des artistes devient l'école pirate des types comme moi. En sourdine et puis dans un immense fracas : qui sont les anciens ? qui sont les modernes ? Premières exclusions, premières amitiés dans le cadre vivant de la salle des profs, le compagnonnage des « magistrats du savoir », le plus souvent bienveillants, parfois complices, « coincés » par l'imagerie de leur temps mais attentifs, brillants quelquefois, mobilisés contre l'ignorance, la guerre, l'injustice et le désordre.
Quelques noms ronronnent : Chantrie, Toebosch, Frickx, Deltenre, Tensi, Ronsmans, Robberecht, Michel, Vandercoilden, Morelle, Onclincx ...
L'école avait parfois d?étranges ennemis : la musique de jazz, la bande dessinée.
Les caves enfumées de la Grand-Place passaient pour autant de repaires d'alchimistes.
Lire Lautréamont sous le manteau, les surréalistes ... Céder à la félonie en dépouillant d
es bibliothèques parallèles.
Robert Catteau et le Parc d'Egmont, ce jardin si proche de la rue du Grand-Cerf où nous montaient aux narines
les premières odeurs de filles ... Et puis le dernier jour de juin qui sentait bon la cire des chaussures,
le jour où craquaient les chemises amidonnées, le bulletin aux encres fraîches,
le diplôme au noeud tricolore. Le dernier chant repris dans la salle des fêtes par ce qui ressemble à
une communauté ... Vallès n'était pas loin, Camus coulait dans nos veines, Sartre nous dictait n
otre conduite, Breton alimentait nos impertinences. Nous ne doutions de rien. Douter n'était guère au programme.
Il fallait « y croire », il fallait espérer, il fallait apprendre.
Ce qu'on attendait de nous était le produit d'une époque, d'un climat, d'une éducation.
Depuis, l'enseignement a trempé dans d'autres eaux. Aujourd'hui, les nouveaux maîtres entendent donner un sens à
leurs propos. Dans le secret de moi-même, le soir, quand mes justes principes se dissolvent, je pense quelquefois au temps
insensé où ce qui est important pouvait être léger et à la passionnelle envie d'exister.
Les qualités
Quand l'exigence organise, édifie, sanctionne, il faut aussi qu'elle s'appuie sur le désir : désir d'être,
de devenir, de créer, de tenir. Il se trouve que, pour moi, l'exigence avait le charme des repas de fête.
Tout un jeu de valeurs s?est trouvé bien dans nos têtes et si les flambeaux de l'époque les jouaient à
la roulette russe, ils s'arrogeaient leur droit de refus sur un système de références appris, connu.
On allait sans doute inventer le monde mais, même dans le désordre,
la réinvention reposait sur une écriture, des chiffres, une lisibilité de principe, un référentiel
d'apprentissage.
Mon école cultivait la passion de la liberté.
Quelquefois mal perçue sous une arrogance bienveillante, cette liberté a, bien entendu, glissé
dans les interrogations pédagogiques ultérieures.
A l'heure de la clarification des valeurs, de la mise en commun de l'interdisciplinarité, à l'heure des rythmes
ventilés, de l'apport concerté des compétences, rien n'a de sens qui n?est inscrit dans une logique de communication.
Quoi de plus légitime ! Le monde a changé, la notion de temps aussi. L'immédiateté s'est substituée
au futur, le projet coopératif a rompu les barrières individuelles. On a stigmatisé le paternalisme bourgeois
de ces maîtres humanistes qui, cependant, se sont battus à leur manière, avec leurs armes et dans leur temps
pour démocratiser l'éducation et légitimer le pacte scolaire. Le libre examen passe toujours par l'examen et
il n'y a pas d'examen sans écriture, sans références, sans émotions ... L'époque était
articulée autour de fonctions et si la coordination entre ces diverses fonctions prête le flanc à la critique,
le caractère pertinent de chacune d'elles me fascine encore aujourd'hui : registre pédagogique, registre social,
registre affectif ...
Bien, souvent, mon temps d'école se prolongeait chez mes professeurs,
chez mes condisciples, et ma construction personnelle passait par la couleur de l'autre et des autres.
Les professeurs d'alors n'obéissaient pas à la même horloge et prenaient le temps d'être autant que celui
d'enseigner. Tel était critique d'art, tel était collectionneur ...
Bien sûr,
il y a eu 68 et la culture de participation. Mais le temps des humanistes ne s'est pas éteint pour autant.
Le livre demeure le plus sûr rempart contre l'intégrisme et le choix des livres reste une ligne de vie.
Mon école d'enseignement officiel est tout à la fois une médiathèque de valeur
(que je consulte quand le désir m'y conduit) et une charte civique qui m'offre la possibilité de moduler à
l'infini ma représentation du monde.
Ils savaient bien, ces professeurs aux personnalités
riches - le plus souvent parallèles mais combien généreuses ! - ils savaient que toute pédagogie
ne se limite pas à dynamiser les compétences professionnelles, que l'éducation ne met pas nécessairement
en parallèle les besoins et la couverture éducative appropriée. Ils savaient que les besoins implicites
dictent la vie de tous et que le cognitif dispute à l'imaginaire la construction d'une personnalité.
L'école officielle a plusieurs vies dans l'histoire de l'éducation.
J'ai pour l'une d'elles le regard de Rodrigue.
Michel JOIRET
(Article paru dans le trimestriel Convergences n° 45 en 2001)